Dunkerque, musées de Dunkerque

Les dons Rothschild à Dunkerque : le goût d’Alphonse de Rothschild ou de Paul Leroi ?

Sous le pseudonyme de Paul Leroi, le marchand, collectionneur, expert, critique d’art et mécène Léon Gauchez (1825-1907) servait d’intermédiaire auprès des musées français destinataires des dons d’Alphonse de Rothschild. Mais si les œuvres d’art anciennes dont étaient gratifiées les musées nationaux reflétaient probablement le goût du baron de Rothschild lui-même, les choix de Paul Leroi se retrouvaient dans les donations d’œuvres d’artistes vivants, pas toujours d’avant-garde, aux nombreux musées de province, et en particulier de Dunkerque de 1888 à 1905. De nationalité belge, Paul Leroi devait particulièrement bien connaître les villes du Nord et leurs musées, et notamment le nouveau musée de Dunkerque inauguré en 1877. Consécutivement à la campagne menée en faveur des musées de province, depuis le 14 mars 1888, par la revue L’Art et son supplément hebdomadaire Le Courrier de l’Art, c’est d’abord lui qui offre des œuvres à Dunkerque, auxquelles viennent s’ajouter ensuite des œuvres d’Alphonse de Rothschild. C’est le cas le 24 mars 1888 : Paul Leroi offre le tableau À Venise, de M. Ramirès, puis Alphonse de Rothschild l’aquarelle de Baldomero Galofre et un tableau de Vernier. De même, le 9 juillet 1888, il offre d’abord en son nom propre un petit tableau d’Eugène Boudin, Les Parasols à Trouville, puis annonce qu’Alphonse de Rothschild suivant avec intérêt ses efforts, offre à son tour Un Village en Brie de Yon. Ses lettres annonçant au maire de Dunkerque les nouvelles donations soulignent régulièrement son rôle décisif : le 13 juillet 1889, « ayant eu l’occasion de recommander de nouveau chaleureusement le musée de Dunkerque à Monsieur le Baron Alphonse de Rothschild, l’éminent membre de l’Institut a bien voulu mettre à ma disposition pour l’offrir en son nom à la Ville de Dunkerque… », ou encore, le 15 août 1891, « Ayant eu l’occasion de reparler du Musée de Dunkerque à Monsieur le Baron Alphonse de Dunkerque (sic !), … ». Paul Leroi poursuivit son rôle d’intermédiaire jusqu’à la mort d’Alphonse de Rothschild, qui le précéda de deux ans.

Le cas exemplaire des estampes

Les trois dernières donations personnelles de Paul Leroi à Dunkerque (en 1899, 1902 et 1904) sont constituées d’estampes commercialisées par la revue L’Art, soutenue financièrement par Paul Leroi : le papier à lettre à en-tête, qu’il utilise en 1902 par exemple, mentionne que le directeur artistique de la revue est Théophile Chauvel, président d’honneur de la Société des aquafortistes français, et le tiers gauche de la feuille est une longue publicité en petits caractères pour différents types d’estampes (eaux-fortes et lithographies), plus ou moins luxueuses, « dues au talent de l’élite des artistes contemporains », livrées aux abonnés ou à acheter. L’une des soixante estampes offertes en 1899 par Paul Leroi au musée de Dunkerque (n° 58) était une eau-forte sur parchemin de Léopold Massard (1812-1889), d’après John Hoppner (1758-1810), The Princess Sophia Mathilda of Gloucester (perdue), qui avait été spécialement gravée et reproduite dans la revue L’Art, 1881, t. XXV, planche hors-texte entre les p. 314 et 315 (texte p. 315). Les liens de Paul Leroi et d’Alphonse de Rothschild sont ici très sensibles, le premier offrant au nom du second des estampes de même genre, voire des épreuves identiques : l’eau-forte d’Eugène Champollion, Le Décavé – Hard Hit, d’après William Quiller Orcharson, fut donné à Dunkerque, le 6 août 1894, par Paul Leroi au nom d’Alphonse de Rothschild, puis le 22 septembre 1904, par Paul Leroi, en son nom propre (toutes deux perdues). En outre, parmi les dix gravures offertes par Paul Leroi, le 23 août 1902, celle d’Étienne Boccourt avait été exécutée d’après un tableau de Nicolas Maes, L’Enfant heureux, appartenant au baron Alphonse de Rothschild (perdue).

Eugène Boudin, un peintre offert conjointement

L’influence de Paul Leroi dans les dons d’Alphonse de Rothschild aux musées de province s’observe d’autant mieux que l’on croise les donations respectives des deux hommes à différents musées. De ce point de vue, la place qu’y occupe Eugène Boudin (1824-1898) est à signaler. Paul Leroi appréciait, semble-t-il, tout particulièrement les œuvres du peintre normand. Il offrit, le 24 mars 1888, au musée de Dunkerque Les Parasols à Trouville ; étude d’après nature (1886), la même année, au musée de Senlis Sur la plage de Trouville (1888) ; et en 1889, au musée de Morlaix Bateaux échoués sur la plage de Trouville. Or, en 1890, Alphonse de Rothschild offrit au musée des Beaux-Arts de Bordeaux un tableau contemporain du même artiste : Marée-basse à Étaples (1886). Devait-on également à l’influence de Paul Leroi l’achat, en 1885, de Trouville. Les jetées marée haute (1885) par la sœur d’Alphonse de Rothschild, la baronne Nathaniel de Rothschild (1825-1899), offert en 1887 au musée des Beaux-Arts de Rennes ?

Une œuvre emblématique d’une collaboration

Edmond de Rothschild reprit la pratique de son frère d’offrir aux musées de province des œuvres de même style (trois tableaux, perdus, au musée de Dunkerque entre 1908 et 1914) mais la documentation ne permet pas de connaître l’origine de ses choix. En revanche, les artistes dont les œuvres furent offertes par Alphonse de Rothschild aux musées de province français avaient été remarqués par Paul Leroi voire comptaient parmi ses « protégés ». Ainsi en allait-il sans doute du peintre espagnol Baldomero Galofre y Giménez, objet régulier de ses propos élogieux dans la revue L’Art : dans l’article « Les expositions de la Société Donatello de Florence », L’Art, 1880, t. XXIII, p. 271, illustré par un tableau d’enfants jouant sur une plage, Près de Naples, reproduit à l’eau-forte par Gustave Marie Greux (entre les p. 270 et 271) ; dans l’article sur la première Exhibition of Pictures and Water Colour Drawing by French Artists de la galerie de la Librairie de l’Art de Londres, L’Art, 1881, t. XXV, p. 319, illustré par l’eau-forte de Léon Gaucherel, Baie de Naples (entre les p. 318 et 319) ; ou dans l’article sur le « Salon de 1882 », L’Art, 1882, t. XXX, p. 40, illustré par la reproduction de deux dessins à la plume (p. 37 et 39). Lorsque l’artiste exposa pour une unique fois à Paris au Salon de la Société des artistes français, en 1882, deux peintures (Près de Naples et Baie de Naples) et deux aquarelles (Pêcheurs de Civita-Vecchia et Près de Porto d’Anzio), le livret le domiciliait à la Librairie de L’Art (33, rue de la Paix), qui publiait la collection dirigée par Paul Leroi, « Les artistes célèbres », était associée à la revue L’Art, commercialisait un « grand choix d’estampes nouvelles » par exemple répertorié à la fin de L’Art, 1889, t. XLVII et faisait également office de galerie. C’est précisément une grande aquarelle de Baldomero Galofre, sans doute recommandé par Paul Leroi, qui compta parmi les premières œuvres offertes à Dunkerque par Alphonse de Rothschild, le 24 mars 1888.

Hervé Cabezas, conservateur du Patrimoine, musées de Dunkerque

Pour en savoir plus

Ressources

Les sources pour l'inventaire des œuvres offertes au musée (des Beaux-Arts) de Dunkerque, par Paul Leroi, Alphonse de Rothschild et Edmond de Rothschild

En l’absence des inventaires anciens du musée de Dunkerque, sans doute disparus lors des destructions de la Seconde Guerre mondiale, il est souvent difficile de retrouver la provenance et d’établir la liste des disparitions des collections anciennes « Beaux-Arts » (arts graphiques, peintures, sculptures). Dans les archives des musées, sont conservés les cahiers de récolement établis par deux conservateurs, Albert Gysel en 1933, annoté après les destructions de 1940, et Guy Blazy en 1972, repris en 1987. Aux Archives de Dunkerque (réunissant les archives municipales des communes de la Communauté urbaines de Dunkerque) se trouvent des archives anciennes du musée, pour le XIXe siècle, conservées sous les cotes 2 R 3 et 2 R 4. C’est principalement cette documentation qui a été utilisée pour reconstituer la liste des donations d’Alphonse de Rothschild (1827-1905), puis de son frère Edmond de Rothschild (1845-1934) mais aussi de Paul Leroi (1825-1907) qui servait d’intermédiaire entre Alphonse de Rothschild et les musées français auxquels étaient destinés les dons, qui portent son empreinte et étaient parfois similaires aux siens. Les sources dunkerquoises ont été complétées par les informations fournies par Mme Laura de Fuccia, cheffe de projet, responsable de la base des donations Rothschild à l’INHA.

Récolement des donations

Le traitement de la documentation disponible a permis de répertorier :

- De 1888 à 1904 : soixante-treize dons de Paul Leroi, parmi lesquels soixante-et-onze estampes, dont trente-et-unes perdues.

- De 1888 à 1905 : trente-et-un dons d’Alphonse de Rothschild, dont seize perdus.

- De 1908 à 1914 : trois dons d’Edmond de Rothschild, tous perdus.

 Hervé Cabezas, conservateur du Patrimoine, musées de Dunkerque

Consulter l'inventaire des œuvres offertes au musée des Beaux-Arts de Dunkerque par Alphonse de Rothschild, Edmond de Rothschilds et Paul Leroi (ou télécharger au format pdf) (mise en ligne : janvier 2019).

Adresse

Musée fermé59378 DUNKERQUE CEDEX  

Site internet de l'établissement

http://www.musees-dunkerque.eu/accueil/

Sélection d’œuvres