Une pièce d’ornement unique du Quattrocento italien

Au musée du Louvre, département des Arts graphiques, collection Edmond de Rothschild

Atelier de de Baccio Baldini, Rond avec un jeune homme nu attaché et trois scènes de couples, Paris, musée du Louvre, département des Arts Graphiques, collection Rothschild

Atelier de Baccio Baldini
Rond avec un jeune homme nu attaché et trois scènes de couples

Burin
Vers 1470
Diamètre : 20,3 cm
Paris, musée du Louvre, département des Art Graphiques, collection Edmond de Rothschild, inv. 3685 LR

Le département des Arts graphiques du musée du Louvre conserve aujourd’hui la collection que le baron Edmond de Rothschild (1845-1934) lui légua en décembre 1935. Cette généreuse donation, qui compte des pièces uniques, est riche de 3 873 dessins, de 31 875 estampes en feuille et de 521 livres imprimés et recueils d’estampes. L’ensemble de la collection embrasse toutes les écoles européennes dès la naissance de la gravure à la fin du XVIIIe siècle. Il témoigne de la justesse du baron dans ses acquisitions, de sa connaissance fine de l’histoire de l’estampe et des relations qu’il eut avec de savants conseillers et des artistes qui orientèrent également ses choix. Il acquit des pièces uniques par leur rareté et par leur importance dans l’histoire de l’estampe et dans l’histoire du collectionnisme.

Parmi ces œuvres figure un nombre important d’estampes du Quattrocento italien. Un des artistes bien représenté au sein de la collection et faisant partie des premières générations d’orfèvres, graveurs et dessinateurs florentins est Baccio Baldini (vers 1436-1487), suiveur de Maso Finiguerra. Dans le corpus de cet artiste on classe notamment l’ensemble des Planètes, des Prophètes et des Sibylles, les illustrations pour le Monte Sancto di Dio d’Antonio Bettini et pour l’édition de la Divine Comédie de Dante publié par Nicolo di Lorenzo della Magna et un ensemble de gravures d’ornement dites Otto.

Les estampes dites Otto

Le nom Otto fait allusion au marchand d’estampes Ernst Peter Otto (1724-1799) qui en posséda vingt-quatre, aujourd’hui presque toutes conservées au British Museum. Si l’on peut distinguer plusieurs mains dans la facture de cet ensemble, on constate une grande uniformité quant aux sujets représentés et quant aux caractéristiques de composition. Ces estampes imprimées sur des feuilles rondes ou ovales auraient probablement servi à décorer les dessus des boîtes ou coffrets que les futurs époux s’offraient en gage d’amour. Le baron acheta une pièce provenant de cette collection et cinq autres du même style que l’on intègre dans le même corpus pour des raisons stylistiques, fonctionnelles et figuratives. Les historiques de ces cinq estampes sont révélateurs de la qualité des collections dans lesquelles le baron Edmond de Rothschild acheta ses œuvres. Ainsi, deux exemplaires proviennent de la prestigieuse collection comte Jacopo Durazzo et quatre du non moins fameux prince Trivulzio. En tout, A. M. Hind dans son ouvrage de référence Early Italian Engraving répertorie quarante-deux pièces Otto.

La plupart de ces estampes représentent soit des scènes de chasse ou des figures isolées d’animaux, soit des couples d’amoureux. Certaines présentent une bordure ornée d’éléments végétaux, de fruits ou de scènes de chasse. Des médaillons ou des écus sont parfois laissés en blanc pour les armoiries des maisons « commanditaires » ou pour des ajouts manuscrits a posteriori par les possesseurs des boîtes. Ainsi, certaines portent les armoiries des Médicis et d’autres des inscriptions manuscrites qui personnalisent ces estampes. De plus, l’emploi de banderoles avec des citations en latin ou en français sur la fidélité ou l’amour est récurrent.

Rond avec un jeune homme nu attaché et trois scènes de couples (3685 LR)

Cette composition unique réunit toutes les caractéristiques de la série Otto. Un chien, un lièvre, une biche et un cerf sont représentés à l’intérieur des médaillons et quatre scènes figuratives s’intercalent entre ces animaux : un jeune homme les mains attachées dans le dos, un jeune homme entrant dans le bain d’une femme, une femme ouvrant la poitrine d’un homme pour lui prendre son cœur et un bouffon semblant harceler une jeune femme. Ces compositions semblent mettre en garde le destinataire de l’objet contre les affres de l’amour : l’infidélité, le mensonge, la tentation, la cruauté et lui rappeler la valeur de la fidélité.

Les motifs sont repris de sujets de la suite des Planètes ou de la Florentine Picture-Chronicle, album de dessins conservé au British Museum et attribué par la plupart des historiens à Baccio Baldini. Tel est le cas du lapin, repris dans le dessin du folio 12 de l’album londonien et  retrouvé également dans une autre pièce de style Otto (3683 LR). L’estampe de la Planète Vénus (3705 LR) nous montre une scène de bain qui rappelle celle de notre gravure à quelques variantes près. La jeune femme ouvrant la poitrine de l’homme apparaît aussi dans un nielle conservé dans la collection Rothschild (53 Ni) et dans une autre estampe de la série Otto, La cruauté de l’amourconservée au British Museum. Enfin, quoique d’une main différente, la scène du jeune homme les mains au dos attaché à un arbre est un sujet à part entière d’une autre pièce de style Otto conservée à Londres (Hind A. IV. 31).

Une bordure végétale ornée de fruits enclôt la composition. Elle est semblable à celle qui entoure le Rond avec une tête de grotesque jouant du luth (Hind A. IV. 22). Sur la bordure extérieure de la composition figurent les mots suivants à l’intérieur des banderoles: « AMO/ RE / VV / OL / FE / EDO / VE FE / NONN / E A / MOR NON PVO », que l’on peut traduire par « L’amour a besoin de la fidélité et quand il n’y a pas de fidélité il ne peut pas avoir de l’amour ». Ils renforcent davantage l’idée moralisatrice sur l’importance de la fidélité dans le couple. Cette devise apparaît dans un poème de Luigi Pulci daté de 1469 intitulé La Giostra et revient également dans d’autres estampes Otto, telles que Jeune homme et jeune femme soutenant une sphère (Hind A. IV. 11) ou dans la Jeune femme étendue sur un rocher (Hind A. IV.9).

Les médaillons blancs qui figurent au centre du rond corroborent l’hypothèse d’une fabrication en série de ces pièces, plutôt que de commandes spécifiques. Ces emplacements étaient réservés à l'accueil les armoiries ou des portraits de futurs propriétaires des boîtes.

Unique estampe qui nous soit parvenue représentant ce motif, elle est la preuve que l’utilisation de ces décors au Quattrocento fut intense. Cette rareté fait aujourd’hui d’elles des estampes exceptionnelles.

Victoria Fernandez, Documentaliste scientifique, collection Edmond de Rothschild, Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques

En savoir plus 

Bibliographie

– Blum, André, « De quelques gravures italiennes primitives. Notes posthumes du Baron Edmond de Rothschild », Gazette des Beaux-Arts, 1935, septembre-octobre, p. 65-74.

– Coblentz, Suzanne, La gravure italienne au Quattrocento. I - Florence. Troisième exposition temporaire du Cabinet Edmond de Rothschild, Paris, musée du Louvre, 1961, p. 36-41.

– Jean-Richard, Pierrette, Ornemanistes du XVe au XVIIe siècle, Gravures et dessins. XIVe exposition de la Collection Edmond de Rothschild, Paris, musée du Louvre, 1987, p. 89 à 92.

– Lambert, Gisèle, Les premières gravures italiennes : Quattrocento-début du Cinquecento : inventaire de la collection du département des estampes et de la photographie, Paris, Bibliothèque nationale de France, 1999, p. 75 et 76.

– Torres, Pascal, Les premiers ateliers italiens de la Renaissance. De Finiguerra à Botticelli, Paris, musée du Louvre, 2011, p. 20 et 21.

– Zucker, Mark J. The illustrated Bartsch, Early Italian Masters, vol. 24, 1, 1993, p. 127-158.

Ressources en ligne

http://arts-graphiques.louvre.fr/detail/oeuvres/1/518782-Medaillon-avec-quatre-scenes-damour-et-quatre-animaux-entoures-dune-bordure-de-fruits-max